Culture et Démocratie

On souhaite que je parle de culture et de démocratie. Je
me demande si, à ce sujet, on ne me propose pas de parler
de la même chose. Car aujourd’hui, une culture existe-t-elle
sans démocratie et une démocratie peut-elle vivre
sans culture ? En ce qui me concerne, d’ailleurs, je me
sens viscéralement rivé à ces deux valeurs.
Et cela, autant à travers mon vécu que mes images,
mes souvenirs que mes projets, mes désirs que mes fantasmes.
Car culture et démocratie, principes indissociables de
la réalité, c’est aussi du rêve, du
désir et, en quelque sorte, de l’amour.

Mais quelle culture ? Certainement pas celle du savoir à
tous crins, de la connaissance éperdue, de la prodigalité
verbeuse et ostentatoire, pire, de l’érudition malsaine,
celle, tout compte fait, élitiste, que l’on brandit
pour s’afficher dans la sphère des pseudo-nantis
de l’esprit, des obsédés du pouvoir ou des
esclaves du commerce. Non, la culture que j’aime, c’est
la culture déclinée en mode de vie, originelle et
originale, ancrée dans les racines et tournée vers
le futur, la culture que l’on expérimente, que l’on
crée, que l’on respire, la culture de l’esprit
libre, respectueux et novateur, la culture du corps affirmé
et séducteur, la culture du langage mais aussi celle de
la main, la culture de la réflexion mais aussi celle de
l’instinct : un échange, un don, une mémoire,
une invention.

La démocratie ? Un rêve éveillé, une
déesse redoutable, un combat perpétuel. Un mode
de vie aussi – le seul vrai, le seul possible – qui
ne peut se construire sans le soutien de cette vibrante culture
vécue comme moteur, souffle, élan. La démocratie,
gestation infinie, désir permanent, réel sans cesse
menacé d’irréalité.

Rêve que tout cela ? Sans doute. Sûrement. Peut-être.
La réalité est dure pour celui qui croit. Guerre
en Irak, massacres en Afrique, terrorismes en Israël et en
Palestine, drogues et tortures aux quatre coins du monde, sida
vampirique, dépravations berlusconiennes, incongruités
bushiennes, corruption, clientélisme, « particratisme
», intolérance, racisme : motifs de désarroi,
de crainte ; causes d’abandon, de désespoir…

Face à cela, un long et lent travail. Sur tous les fronts,
dans toutes les aires, contre toutes les crises. Une démocratie,
c’est beaucoup d’exigences. L’une des plus essentielles,
c’est d’aider la culture à se forger et à
se déployer. Certes, pas d’interventionnisme ravageur,
pas de dirigisme bâillonnant ! Mais, au même titre
qu’il met en place un enseignement ouvert à tous,
l’état démocratique, dans le domaine culturel,
se doit de favoriser, par ses investissements financiers et ses
encouragements moraux, la création d’infrastructures
mises à libre disposition et l’élaboration
d’un programme d’actions aussi multiples et variées
que possible. Dans ce cadre, les manœuvres de l’état
seront discrètes mais efficaces, respectueuses mais convaincues,
réservées mais constantes. Stimulant de la vie associative
et garant de la diversité, cet état sera moins providence
que référence, moins doctrinaire que partenaire.
Ce rôle culturel moteur de l’état évitera
ainsi ce qu’il y a de pire : l’émergence redoutable
d’une oligarchie de nantis.

Soyons attentifs, très attentifs même ! Il est clair
que certaines visions politiques –surtout d’inspiration
outre-atlantique mais trouvant large écho en Europe- prônent,
en ce qui concerne la culture, moins d’interventions de
l’état, plus de recours au privé, au particulier,
au « marchand ». On nous accable aujourd’hui
– et c’est un leitmotiv même chez ceux qui,
par nature et conviction, devraient se montrer extrêmement
circonspects à ce sujet – par l’obligation
quasi messianique de faire appel, dans la mise sur pied de nos
manifestations culturelles, à ce qu’il est maintenant
convenu d’appeler le « sponsoring », ou le «
mécénat ». Si, bien sûr, des coups de
pouce aimables et désintéressés sont éminemment
sympathiques et salutaires, le parrainage bancaire ou industriel
ne doit pas être érigé en système.
L’état ne peut s’effacer face au privé.

Il y a quelques années, Thomas Krens, éminent économiste
et historien de l’art, directeur de la célèbre
Fondation Guggenheim qui venait alors d’installer sa fastueuse
tête de pont à Bilbao, déclarait sans ambages
: « Mes collaborateurs et moi croyons en la culture et avons
conscience d’être dans une phase cruciale de l’évolution
de son concept même. Au XVIIIe siècle, on a assisté,
dans l’administration de la culture, au passage de l’Eglise
à l’Etat. Aujourd’hui, nous constatons, de
façon assurément plus marquée aux Etats-Unis,
que l’Etat se désengage progressivement de ce domaine,
qu’il soit incarné par les musées ou par les
universités, pour le mettre dans les mains du secteur privé
».

On ne peut qu’être frappé par la suffisance
et, plus fondamentalement, par l’égarement d’un
tel propos. Tout intéressante que soit son architecture
et tout importantes que soient certaines facettes de ses collections,
le Musée Guggenheim de Bilbao représente dans son
essence, au-delà d’une certaine image hagiographique
de réussite dans le domaine de la reconversion, une vision
impérialiste et hégémonique de la culture,
une machine économique et commerciale redoutable, parfois
même quasi perverse. La culture n’y est pas gagnante
à tous les coups.

On pourrait multiplier à l’envi ces mille faits,
malheureusement sans cesse en expansion, mettant en cause la pratique
culturelle démocratique. Les choses sont claires pourtant
: sans culture indépendante des intérêts privés
et des jeux de pouvoir, sans le recours à une démocratie
productrice et garante de valeurs d’éducation, d’échange
et de création, sans notion forte et vivante d’ «
état culturel » (n’en déplaise à
Marc Fumaroli et à ses acolytes), il y aura quelque chose
de pourri au royaume d’aujourd’hui. Et n’oublions
pas que la culture, c’est aussi la liberté. Cette
liberté, écrit René Char, qui « naît
la nuit, n’importe où, dans un trou du mur, sur le
passage des vents glacés ».

Pierre-Jean Foulon
Conservateur au Musée royal de Mariemont
Maître de conférences aux Facultés universitaires
de Namur

Culture et démocratie : « état culturel
» ou Guggenheim ?

 

Scroll naar boven