Eric Corijn
Le propre de l’animal humain est que le rapport
avec son environnement est géré par les
intermédiaires que sont l’imagination et
la symbolisation. L’imaginaire nous donne la possibilité
de se rapporter à des images qui ne reflètent
pas nécessairement « la réalité
». Ils engendrent donc une tension qui peut sous-tendre
aussi bien un mensonge, qu’un projet, un idéal,
une histoire, une religion, un mode de vie… L’image
et le réel sont nécessairement différents,
mais nous avons tendance à les identifier comme
notre image dans le miroir. Pour la réaliser, la
différence doit être nommée. C’est
le symbolique qui retient les différentes instances
de l’existence dans une structure. C’est lui qui
donne le code, les signes nécessaires. C’est
ainsi que se construit la culture, que se font les cultures.
On ne devient humain qu’en les intégrant.
La culture est faite de registres différents. D’abord,
elle est élément pratique de la vie sociale,
elle régit les façons de faire, elle relie
les interactions. C’est ainsi qu’elle est
intégrée, incorporée jusqu’à
devenir une structure des sentiments. Nous apprenons à
réagir d’une certaine façon. Cette
définition sociale de la culture opère en
premier lieu par la routine, par une vie quotidienne régie
par la répétition des différentes
pratiques sociales. Notre journée, notre semaine
contient des éléments revenant avec régularité
: au foyer, au boulot, en passant par le transport, par
les rendez-vous associatifs, les loisirs…. Chacune
de ces pratiques connaît ses règles, ses
formes et ses références. C’est l’habitude
des ces interactions qui fait normalité. Cette
routine est rythmée par des contrepoints : les
fêtes, les voyages, les rencontres, tous les éléments
extra-ordinaires sans lesquels l’ordinaire n’aurait
pas de sens. C’est cela un mode de vie : les formes
de la vie réelle et un mode d’emploi. C’est
une culture pratique qu à tendance à nier
la différence ou à la vivre comme exceptionnelle.
Toute cette pratique culturelle serait perdue dans l’expérience
des seuls participants si elle n’était pas
documentée. La vie doit être racontée,
photographiée, filmée, peinte, chantée,
sinon elle est perdue pour la société. La
vie produit des produits ! Les faits sont faits ! Cette
documentation est surtout le travail du « secteur
culturel », de ceux et celles qui produisent des
objets culturels, des artefacts allant du reportage de
vacances ou du récit du vécu, au travail
artistique se référant au registre large
des « faits culturels ». Cette documentation
est donc le produit de nous tous en amateurs mais aussi
et surtout de tous ces professionnels de la production
culturelle.
A l’intérieur de cette documentation s’opère
aussi une sélection, la formation d’une tradition,
d’un canon culturel, une institutionnalisation.
C’est ainsi qu’est faite « notre »
culture, du petit groupe à la société.
C’est cette sélection qui fait pouvoir d’identification,
aussi bien pour une association, que pour un style de
vie, que pour un état-nation. Il est clair que
« l’identité » – chaque identité
– ne se sert que d’une petite partie de la culture
documentée et la déclare comme étant
l’essence à transmettre dans l’éducation
, la socialisation, les médias, la discipline commune…,
dans toute opération de la formation d’un
« nous ». Chaque sélection est un acte
de pouvoir.
Regardons donc la culture sous ces trois angles : la culture
vécue de toute vie sociale, le « mode de
vie » donc ; la culture documentée, le secteur
et le travail culturel ; et puis la tradition sélective
qui est le fait de la formation identitaire. Ces trois
niveaux sont, depuis le 19ème siècle, surtout
intégrés au niveau de l’Etat-Nation.
Ce qui « reliait » les gens dans l’ancien
régime était « la religion ».
Il était inconcevable de vivre ensemble sans partager
la même religion, une religion maintenue par les
églises comme par les gouvernants. Il a fallu attendre
le18ème siècle, celui des lumières,
pour être convaincu que l’on pouvait introduire
la liberté de religion, que l’on pouvait
séparer l’Eglise et l’Etat, que la
politique ne devait pas être nécessairement
soumise aux lois divins… Il reste beaucoup de gens
à convaincre de cette idée, dans beaucoup
de régions. Et puis l’Occident à introduit
l’organisation du monde en Etats-Nation. Lorsque
nous pensons « société », nous
pensons « pays ». Cette structure de la société
fonde l’Etat sur une certaine homogénéité
culturelle. Chaque membre du groupe, du nouveau-né
à « l’allochtone » (celui qui
vient d’ailleurs) est d’abord intégré,
socialisé, discipliné avant de recevoir
des droits. C’est la culture nationale qui forme
le socle de l’idée de société,
et c’est ainsi que les pays sont naturalisés.
Nous sommes encore convaincus que pour vivre ensemble,
il faut partager une certaine culture. La Révolution
française la voulait la plus universelle possible.
Le romantisme insiste sur les particularismes, les racines,
les traditions…
Cette forme d’intégration culturelle (l’Etat-Nation)
opère une sélection forte aux deux niveaux
de la pyramide, aux deux transitions : des modes de vie
à la culture documentée, et de la création
culturelle à la tradition sélective. Les
« modes de vie » sont inégalement documentés
dans le travail culturel. Les travailleurs culturels viennent,
eux, de couches sociales spécifiques et leur créativité,
leurs “structures de sentiments” se réfèrent
fortement à leur expérience. Il y a donc
une forte sous-représentation de certains styles
de vie dans le matériel culturel. C’est surtout
vrai pour les couches populaires, pour les immigrés
et pour les nouvelles tendances, qui ne sont pas équitablement
représentés dans la tradition, dans la politique
culturelle, dans « la culture dominante ».
Ce qui fonde l’Etat et la politique est une certaine
vision des choses qui est ensuite naturalisé. L’identité
est donc le produit de (au moins) deux opérations
déformantes. La multitude des styles de vie contribue
de manière fort différente à la création
et à la persistance de la culture et tout ce qui
existe comme expressions culturelles est fortement réduit
dans la politique culturelle. C’est là que
se trouve le déficit démocratique culturel.
Avant de regarder ce qui change actuellement sous la pression
de la mondialisation, quelques mots de la démocratie.
Elle sert justement à légitimer ce pouvoir
de sélection, de priorités ou d’orientation
de la gestion. Le pouvoir est basé sur la nation
(souveraine !) représentée par l’Assemblée
parlementaire. Il s’agit donc d’avoir un échantillon
représentatif du peuple dans l’Assemblée.
C’est pour cela que la démocratie est bien
davantage qu’une procédure de sélection
(l’élection) ou de décision (la majorité),
mais qu’elle doit assurer les conditions même
de la participation de tous (les libertés, les
droits socio-économiques et les droits à
l’éducation). C’est pour cela qu’un
Etat démocratique est jugé sur base de la
vitalité de sa vie politique mais aussi de la participation
de tous et donc aussi des plus démunis. Il est
clair que c’est « la culture » au sens
large qui alimente le fonctionnement plus ou moins démocratique.
Tout ce domaine culturel est fortement chamboulé
par la mondialisation. Elle a emmené sur le plan
de la gestion de la société une forte dépossession
de l’Etat en faveur du marché (libéralisation,
privatisation, dérégulation) et, sur le
plan de la culture, une forte multiplication des références
mettant en déroute les systèmes d’intégration
nationale. La culture et les mécanismes culturels
sont de plus en plus dominés par la culture de
consommation. Les produits culturels sont perçus
comme des marchandises et leur succès est mesuré
par leur consommation. Il est clair que le fonctionnement
de ce marché culturel et politique est dominé
par ceux qui en ont les capacités financières
et opératoires : cette « nouvelle classe
moyenne » de salariés adaptés au nouveau
marché du travail, aux nouvelles formes de productivisme,
de compétitivité, de consommation expressive,
de la vie en styles de vie, de l’individualisme….
Mais il y a des laissés pour compte : ceux qui
n’en ont pas les moyens financiers (les pauvres),
culturels (les “autres”), physiques (les vieux)
, de temps (les stressés), ou ceux qui résistent
(les minorités). Nous vivons dans une société
duale. Elle n’est plus dominée par des cultures
intégrées en piliers, reliant les croyances,
idéologies, styles de vie, associations et expressions
politiques, et qui se confrontent politiquement pour une
gestion différente de l’Etat et donc de la
société. Notre société ne
connaît plus de modèles alternatifs à
la société de marché. L’Etat est
au service du marché, qui est censé opérer
l’intégration sociale. Intégration
et exclusion sont régis par cette pensée
unique. Celle-ci, vidée de valeurs, de traditions
et d’idéologies, offre donc un espace plus
libre, moins traditionnel, plus différencié.
C’est le côté libérateur du
postmodernisme. Mais en même temps, elle est tellement
réduite au marché, à l’échange
libre, à la consommation et au choix individuel
qu’elle ne conçoit plus aucun autre lien que l’argent.
C’est le côté destructeur du libéralisme
qui laisse le champ libre, pour les liens sociaux, à
tous les obscurantismes : le fondamentalisme, le nationalisme,
l’ésotérisme, et que sais-je encore…
Comme le disait Benjamin Barber : Jihad versus Mc World,
l’essentialisme contre la marchandisation, et c’est
la démocratie qui paie les frais.
Il nous faut donc réinventer la démocratie
(et la politique) comme moyen suprême pour reconstruire
la société. Il nous faudra pour cela passer
par un nouveau “siècle des lumières”
qui nous apprendra qu’il ne faut pas nécessairement
partager une culture pour vivre ensemble. Il faudra inventer
la démocratie post-nationale. Il faudra expliquer
comment faire lien sur base de la différence et
non sur base de l’identité, du partage et
de l’exclusion. Comment donc faire société
sans bouc émissaire. Il faudra définir le
champ politique des droits universels pour tous à
côté de la diversité culturelle et
particulière. Il faudra déterminer les niveaux
de régulation entre le monde, le continent, le
pays et le lieu (la ville). Il faudra donc repenser les
rapports entre le cosmopolitisme, le nationalisme et l’urbanité.
Il faudra inventer comment croire et s’engager dans
« une culture » sans nécessairement
en faire « la vérité ». Il faudra
adapter les procédures de la démocratie
représentative en crise et menacée pour
en faire une démocratie participative. Il faudra
resituer la démocratie culturelle en termes de
représentation et non d’insertion.
Bref la démocratie doit être refondée.
Et pour cela nous avons besoin d’une autre culture.
Et surtout de quelques autres opérateurs culturels.
Quel beau programme.
Eric Corijn