La liste serait fastidieuse, de celles et ceux qui nous contraignent,
contre toute attente, à répondre négativement
à ces interrogations : Céline ou Aragon, Heidegger
et d’Annunzio, Riefenstahl et tant d’autres grands
formats de la création, fourvoyés en de sombres
parcours. Déconcertante alchimie que celle des liens profondément
ambigus qui peuvent s’établir entre esthétique
et politique, entre culture et démocratie ! Wagner, Barrès,
Maïakovski…
Si l’Histoire ne nous apprend que trop combien l’intensité
de l’activité culturelle d’une société
ne la prémunit guère d’un perte de boussole
politique, elle nous enseigne aussi que les démocraties
ont toutes pris racines dans un double terreau : celui, certes,
d’une évolution socio-économique favorable
mais aussi – et peut-être surtout – celui d’un
foisonnement et d’une large diffusion de la création
de l’esprit, qui permettaient d’apporter à
la richesse matérielle produite ce « supplément
d’âme », sans lequel elle ne serait que servitude
nouvelle, particulièrement pour les moins nantis.
Que seraient devenues, sans le souffle des Lumières et
les ondes de choc qu’il diffusa longtemps dans toute la
société occidentale, les transformations sociopolitiques
de la fin du XVIIIème siècle et les révolutions
économiques et industrielles du XIXème ? Car s’il
se vérifie, hélas, que la démocratie peut
s’étioler malgré la culture – comme il advient
que la mort ait raison de l’énergie vitale -, il
ne se voit pas que l’élan démocratique puisse
apparaître ou resurgir sans la force irradiante de l’engagement
culturel. La chute du Mur ne doit-elle pas autant à l’évolution
géopolitique qu’à Slojénitsine, à
Noureev ou bien même à Shostakovitch ? Et comment
soutenir que la victoire sur le nazisme et le fascisme ne soit
pas celle de Primo Lévi ou de Berthold Brecht autant que
l’apanage des Alliés ? Et Pessoa ? Et Garcia Lorca
? Et Hannah Arendt ? Et Vaclav Havel…
Relisons bien Laurent Busine, Bernard Foccroulle et Georges Vercheval,
lorsqu’ils interpellent les responsables politiques : «
A l’heure où progressent l’extrême droite
et les idées populistes, n’oublions pas que toutes
les grandes questions de notre temps (…) comportent une
forte dimension culturelle. Il ne peut y avoir de réponse
à ces questions sans l’apport de la culture »
(1). Et nous entendons bien que cet appel ne s’adresse pas
qu’aux autorités mais qu’il doit aussi mobiliser
les créateurs autant que les citoyens qui doivent pouvoir
largement participer à l’œuvre créatrice,
tant il est vrai qu’ainsi que l’ont exprimé,
il y a peu, nombre d’artistes et de penseurs de notre temps
: « La démocratie ne se réduit pas à
des institutions, ni même à un mode d’organisation.
Elle s’éteint si elle n’est pas animée
par les forces de l’esprit, de l’art, de la recherche
» (2).
Puisse 2005 être largement animée par ces forces-là,
dont la puissance sait, seule, transcender celle, funeste, des
tsunamis de la vie des Hommes.
Christian Panier
Christian Panier est juge à Namur, enseignant
à l’U.C.L. et à l’I.H.E.C.S. ; il a
récemment publié Comprendre la Justice, aux éditions
Academia-Bruylant à Louvain – la – Neuve et Justice, médias,
pouvoir : un triangle infernal, entretien avec Jean-Jacques Jespers,
aux éditions Labor à Bruxelles.
(1) Lettre ouverte dans le journal de Culture et Démocratie
n°9, p. 12.
(2) Pour une Europe fondée sur la culture, appel reproduit
in “Entre Passion et Résistance”, entretien de
Bernard Foccroule avec Pierre Delrock, Bruxelles, Ed. Labor, coll.
Trace, 2004?