Longtemps, la cause parut entendue. L’art d’avant-garde
et le totalitarisme étaient présentés
comme nécessairement antinomiques. L’art
moderne, supposait-on, tendait tout naturellement à
l’émancipation de l’homme : il passait
donc pour la victime toute désignée des
régimes tyranniques. Cette idée longtemps
dominante était une idée simple, voire simpliste
: elle n’était que trop souvent agitée
pour disqualifier toute critique contre l’art moderne
et contemporain. Mais c’était aussi une idée
forte et qui ne manquait pas d’appui dans l’Histoire.
Les grandes persécutions hitlérienne et
stalinienne contre l’art moderne étaient
là pour en attester la part de pertinence.
Cette idée forte devenait une idée simpliste
lorsqu’elle prétendait, à elle seule,
rendre compte de toute l’histoire de la création
au XXe siècle dans ses relations avec la politique.
Car elle achoppait tout de même sur un certain nombre
de difficultés et de paradoxes. L’exemple
le plus connu et le plus probant est la folle apologie
de la guerre par les futuristes italiens, apologie qui
explique en partie le ralliement postérieur de
l’un d’entre eux, le théoricien du
groupe F. T. Marinetti, au fascisme mussolinien. D’autre
part, la chape de plomb stalinienne ne permet pas d’oublier
l’enthousiasme de nombre d’artistes pour la
Révolution et la Terreur bolchéviques des
années antérieures, une période déjà
tellement dévoreuse de vies humaines.
Pour le dire de manière très générale,
les mouvements artistiques modernes ne méritent
ni tant d’honneur ni, on va le voir, tant d’indignité
: s’ils n’ont pas volé leur réputation
d’avoir été les victimes des régimes
totalitaires, ils ne sauraient davantage prétendre
à la pure bonne conscience. Or, voici que depuis
maintenant vingt-cinq ans une meute grandissante de croisés
entend faire fi de ces nuances non pour protéger
la légende dorée de l’art moderne
mais pour l’inverser. Non seulement l’art
moderne et le totalitarisme ne seraient pas toujours antinomiques
mais ils seraient même liés par une commune
essence, par une secrète complicité.
La croisade de Jean Clair.
Le chef de file de cette croisade douteuse n’est
autre qu’un ancien partisan de l’avant-garde
la plus échevelée : Jean Clair. Il y aurait
toute une psychologie à explorer des revirements
spectaculaires. Certains ne se contentent pas de “
virer leur cuti ” : il leur faut encore passer le
reste de leurs jours à nous expliquer que leur
inclination initiale était bien pire encore que
tout ce que nous pouvions imaginer. Cet itinéraire
en forme de looping susciterait notre bienveillante curiosité
si Jean Clair ne s’entêtait à situer
le débat non dans le champ esthétique mais
sur le terrain des pires traumatismes du XXe siècle.
Le polémiste ne se contente pas de charger le dossier
politique de certains mouvements artistiques modernes
: il en monte aussi de toutes pièces.
Parmi ses étranges obsessions ressassées
de livre en livre, on notera au premier chef la volonté
d’établir un lien entre l’art abstrait
et les camps de la mort. Pour Jean Clair, rien n’est
trop énorme, rien n’est trop absurde mais
surtout, rien n’est assez obscène car il
me semble que, face à la Shoah, nous devrions tous
laisser nos désaccords esthétiques au vestiaire.
Bien sûr, Jean Clair proclame, comme nous le ferions
tous, être du côté des victimes. Mais
ce qui, encore une fois, est obscène, c’est
que Jean Clair mêle ces victimes à une querelle
qui n’est pas la leur : une querelle qui dénature
leur indicible drame et qui l’instrumentalise.
Dans son livre de 1997 intitulé La Responsabilité
de l’artiste, Jean Clair s’en prend notamment
à l’expressionnisme. Cette fois, nous pensions
ne pas avoir à réviser nos idées
reçues : n’est-ce pas là cet art prétendument
“ dégénéré ” que
les nazis vouèrent aux gémonies et aux fagots
? Vous n’y êtes pas. Jean Clair a trouvé
la petite bête qui, vue au microscope, paraîtra
couvrir de son ombre immense l’édifice des
faits les plus évidents. Jean Clair n’a pas
son pareil pour confondre la règle et l’exception,
pour inverser l’amont et l’aval, ni pour faire
accoucher les souris de montagnes. De proche en proche,
au fil de son raisonnement insidieux, Jean Clair en vient
même à incriminer Ernst Ludwig Kirchner.
Le lecteur naïf ne peut imaginer que cet artiste
s’est suicidé en 1937 suite à la destruction
de centaines de ses œuvres par les nazis. Le lecteur
mieux informé n’en croit pas ses yeux : la
rhétorique perverse a fini par confondre les figures
du bourreau et de la victime. On accuse des artistes d’avoir
partagé le chant de ceux-là mêmes
qui étouffèrent leur cri.
Il n’y a plus lieu, cette fois, de parler sobrement
de “ colère excessive ” ou d’“
amalgames douteux ”. Ce à quoi nous avons
affaire, c’est à une sorte de révisionnisme
artistique. La Minerve aveugle de la confusion mentale
n’est pourtant pas née cette fois toute armée
du crâne de notre Jupiter vengeur. Jadis, le penseur
G. Lukacs avait déjà tiré parti de
l’égarement temporaire du poète G.
Benn pour bâtir tout un roman et conclure follement
à une affinité élective entre l’expressionnisme
et le nazisme. Jean Clair a l’honnêteté
de citer Lukacs mais, de la même manière
qu’il ne dit rien du destin de Kirchner, il tait
l’ancrage idéologique de son inspirateur.
Le serpent de la calomnie se mord ainsi la queue : pour
appuyer son accusation de totalitarisme portée
contre l’art moderne, Jean Clair ne trouve pas de
meilleure référence qu’un penseur
longtemps stalinien.
Les méthodes du polémiste sont à
l’avenant de ses sources. Certes, les défenseurs
de l’avant-garde ne font pas davantage dans la dentelle
quand ils se mêlent de lier esthétique et
politique. Jean Clair est allé à bonne école.
Les inquisiteurs nés changent plus difficilement
d’habitudes que de religion. Et pourtant, cet auteur
était, est, l’un des historiens de l’art
les plus doués de notre temps. Il le prouve encore
à l’occasion lorsque la curiosité
s’émancipe du ressentiment. Les raisons alors
de ce gâchis ? Elles sont probablement à
chercher dans son histoire personnelle davantage que dans
l’Histoire tout court, dans son itinéraire
en forme de virage, dans l’excès de ses adhésions
successives et contraires.
Une disciple consciencieuse : Danièle Gillemon.
Ce révisionnisme artistique a trouvé un
relais en Belgique dans les colonnes du journal Le Soir.
La chroniqueuse Danièle Gillemon est hostile à
nombre d’orientations de l’art actuel. C’est
son droit et j’ai d’excellents amis qui partagent
son aversion. Voici déjà longtemps qu’elle
a trouvé en Jean Clair une sorte de caution et
de parrainage. Voilà qui ne va pas sans paradoxe
et même qui la plonge dans la plus parfaite contradiction
chaque fois que sa bonne plume guide nos yeux pour apprécier
un tableau abstrait ou expressionniste .
Le problème n’est pas tant cette querelle
du goût que le fait que Danièle Gillemon
suit aveuglément Jean Clair dans ses pires élucubrations
historico-politiques. Dans un article intitulé
“ Qui hait l’art ? ” (Le Soir du 29
octobre 1997), la journaliste parlait tout bonnement de
“ démonstration ”. Incapable de prendre
distance avec le terrible contexte polémique parisien
de cette époque, Danièle Gillemon prenait
fait et cause pour l’étrange historien sans
soupçonner que cette “ plume brillante ”
avait sa part d’excès.
Elle écrivait notamment : “ Jean Clair montre
que, dans l’expressionnisme lui-même, symbole
de l’avant-garde au début du siècle,
on trouve les ingrédients (exaltation du nordisme,
goût pour l’archaïque et l’irrationnel…)
qui allaient permettre sa confiscation par le nazisme
au moins jusqu’à ce que le décret
de l’art dégénéré fut
posé ”. Sa “ confiscation ” ?
Parmi tous les dignitaires nazis, un seul appréciait
l’expressionnisme, Goebbels et c’est sous
sa protection qu’une dernière exposition
a été montée dans les premiers temps
du régime. Pour le reste, l’admiration des
expressionnistes pour les cultures extra-occidentales
présentées par les nazis comme relevant
de “ races inférieures ” créait
un fossé infranchissable. Le Führer avait
déclaré : “ Il n’y a pas de
place pour des Néandertals culturels dans l’Allemagne
nationale-socialiste ”. L’exception Goebbels
fut priée de rentrer dans le rang et la chasse
put commencer… Je suis désolé de devoir
utiliser une expression aussi forte que celle de “
révisionnisme artistique ” mais je ne vois
vraiment pas comment on peut dénommer pareille
réécriture de l’Histoire.
Et Danièle Gillemon de conclure : “ Apologie
de la table rase, violence faite au passé et au
métier fondent aujourd’hui encore les avant-gardes
ou prétendues telles. D’apprendre qu’y
couve le germe du terrorisme intellectuel devrait inciter
à la réflexion ”. Comme son maître,
la journaliste passe sans crier gare des questions artistiques
aux questions politiques comme si le respect du “
métier ” traditionnel et la prise en compte
de la société existante étaient une
seule et même chose. Puisqu’on vous le dit,
ma bonne dame : ces massacreurs commencent par barbouiller
des couleurs et ils finissent par zigouiller des bonshommes
! Dans ces recensions, pas la moindre nuance, pas la moindre
distance critique. Madame Danièle Gillemon recommande
les pamphlets de Jean Clair comme on renverrait les potaches
aux définitions du Larousse. Il semble que ce vitriol
soit sa source d’eau vive.
Voici qu’elle ressert le couvert sur les tables
tournantes du surréalisme (Le Soir du 16 juillet
2003). Danièle Gillemon a pieusement encadré
le joli crachat que Jean Clair vient de commettre contre
André Breton. C’est son côté
involontairement avant-gardiste. Une nouvelle fois, la
guide consciencieuse a retenu sa leçon et emmène
son public à la découverte de la galerie
des monstres. Bizarre, bizarre. Car, il n’y a pas
si longtemps, Danièle Gillemon n’avait pas
de mots assez forts pour souligner l’importance
de la contribution de Breton à l’art du XXe
siècle. “ Nul, écrivait-elle alors,
ne fut plus ouvert à la diversité des expressions
artistiques ”. Le surréalisme était
qualifié par elle de “ l’aventure la
plus surprenante et la plus importante du siècle
” (Le Soir du 8 mai 1991). C’est qu’il
s’agirait ici d’autre chose, soit du versant
politique du mouvement.
Après avoir lu son maître en clarifications,
Danièle Gillemon a appris qu’André
Breton s’était contredit et qu’il avait
eu des écarts de langage. Damned ! Pour Danièle
Gillemon, l’enthousiasme doit rester soigneusement
en deçà de la dose prescrite et le passionné
ne jamais basculer dans le passionnel. Depuis le temps
que Danièle Gillemon fréquente les artistes,
elle n’a toujours pas compris ou admis que ces gens
ont du mal à se mettre en accord avec eux-mêmes.
Or, en plus d’être un artiste, Breton était
un critique qui collait, certes un peu trop étroitement,
à la célèbre définition de
Baudelaire : il était “ partial, passionné,
politique ”, son point de vue était “
exclusif ” mais — et c’est l’essentiel
— c’était le point de vue qui ouvrait
le “ plus d’horizons ”. D’indéniables
et irritantes contradictions, Danièle Gillemon
conclut à l’ambiguïté et de l’ambiguïté
à l’imposture. Il y a là un glissement
terrible dans les mots et dans le type d’interprétation.
Parmi cent références hostiles à
Breton — il faut être d’une inculture
insigne pour présenter Breton comme le “
grand intouchable ” ! — Jean Clair a monté
en épingle le jugement de l’auteur d’un
livre-hommage à Breton : Julien Gracq. Cette bizarrerie
a été justement soulignée par d’autres
articles de presse. Plus qu’une bourde, je suis
porté à y voir un nouvel indice de cette
étrange manie de la perversion et des retournements.
Quant à la disciple belge de Jean Clair, elle rapporte,
comme elle sait si bien le faire.
André Breton, précurseur de l’antitotalitarisme.
Danièle Gillemon retranscrit notamment des phrases
irresponsables cent fois citées des jeunes surréalistes
au moment de leur phase “ nihiliste ”. L’apologie
du crime gratuit était alors presque à la
mode : des bourgeois jeunes et moins jeunes entreprenaient
de s’encanailler et faisaient un assez grotesque
étalage de leur testostérone. Entre cet
“ anarchisme ” incantatoire et le ralliement
ultérieur au communisme, on aurait grand tort de
voir une solution de continuité. C’est ainsi
qu’Aragon, qui serait plus tard le champion de la
discipline de parti, raillait à cette époque
Moscou la gâteuse… L’“ anarchiste
”, dans le sens réducteur utilisé
ici, déclare la guerre à toute l’Humanité
au nom du Mal. Le totalitaire au contraire prétend
décider de qui est humain au nom du Bien. L’artiste
“ anarchiste ” fait profession d’inquiéter,
il prend la pause de l’Ennemi et du Maudit. Le totalitaire
à l’inverse fait mine d’apaiser, il
joue les vieux copains. L’artiste ou l’écrivain
rallié au totalitarisme hurle avec la meute non
sans avoir fait passer les loups pour des brebis. Le cas
le plus pendable, à mon sens, est de loin le second.
Et nous en venons à l’essentiel. Il convient
de rappeler ce paragraphe ahurissant par lequel Danièle
Gillemon, résumant le livre de Clair, prétend
retracer l’itinéraire politique de Breton
: “ Et de rappeler comment, né dans les années
vingt, le surréalisme flirta avec le communisme
entre 1927 et 1935, pardonna à Staline ses premiers
crimes, se laissa ensuite séduire par le fascisme
et même par le national-socialisme, négligea
la Résistance et se réfugia aux États-Unis
pendant la guerre ”.
Il est bien connu que la plupart des auteurs français
les plus sévères à l’égard
de l’illusion communiste ont été dans
un premier temps staliniens. Dans le meilleur des cas,
c’est à l’occasion du coup de Budapest
de 1956 qu’ils ont rompu avec le parti et progressivement
fait vœu d’anticommunisme. Le célèbre
Retour d’URSS d’André Gide en 1936
n’en apparaît que plus précoce. Dans
ces années manichéennes, ce livre passe
justement pour un chef-d’œuvre de nuance, de
courage et de lucidité. Venu au communisme par
un anticolonialisme qui lui valut les insultes de toute
la droite, André Gide ouvrait maintenant les yeux
sur l’URSS, ce qui lui valut les insultes de toute
la gauche. La rupture d’André Breton avec
le parti communiste, elle, date de 1935. Excusez du peu.
Comme dans le cas d’André Gide, le contexte
des guerres coloniales aura joué un grand rôle
dans son adhésion au PCF à la fin des années
vingt. C’est l’un des drames de cette époque
que seul ce parti en France relayait les protestations
contre les exactions du colonialisme. Il faut encore compter
avec l’efficacité de la propagande stalinienne
de cette époque qui, en plus de Gide et des surréalistes
avait pris dans ses filets d’autres grandes personnalités
comme Romain Rolland et Heinrich Mann. Mais, dès
1935, Breton prend acte de l’impossibilité
d’exister librement dans un tel parti. Avec son
lieutenant Benjamin Péret, il va s’engager
dans une dénonciation extrêmement courageuse,
rarissime au sein de la gauche de l’époque,
des procès de Moscou et de la grande Terreur stalinienne.
Les staliniens sauront lui faire payer cette audace le
moment venu. Que fait Breton sur le plan politique entre
1935 et 1940 ? Il écrit avec Trotsky des textes
sur l’indépendance de l’art, un Trotsky
qu’il a rencontré au Mexique et que traque
la police stalinienne. Elle l’assassinera en 1940.
Mais surtout Breton et les siens se passionnent pour la
Guerre d’Espagne. Ils éructent contre la
politique de non-intervention de Blum. Breton ne peut
supporter que les régimes démocratiques
laissent les Républicains à leur triste
sort alors que les franquistes reçoivent l’aide
des pays fascistes. En 1940, alors que tant d’artistes,
d’écrivains et de cinéastes s’accommodent
de l’Occupant et continuent à créer
comme si de rien n’était, Breton choisit
l’exil dans ces États-Unis que, pourtant,
il abhorre en raison de ses lois de discrimination raciale.
En 1945, l’esprit stalinien s’apprête
à dominer les lettres pour longtemps. On va faire
payer aux esprits critiques leurs incartades. Aragon qui,
en 1935, a fait un choix contraire à celui de Breton,
va ainsi tenter d’accuser Gide de “ fascisme
” non sans avoir tripatouillé les textes.
Quant à Breton, on l’accuse notamment d’avoir
préféré l’exil à la
résistance. Mais que faisaient les communistes
français en 1940-1941, soit avant le tournant de
l’attaque de l’URSS par Hitler ? Ils applaudissaient
au pacte germano-soviétique et traitaient leur
camarade Nizan de “ fasciste ” — encore
! — … parce qu’il avait refusé
cette abomination. En 1945, l’esprit stalinien,
dans son génie de la falsification, forgea, notamment
à destination de Breton, l’un des amalgames
les plus ahurissants de l’Histoire : il aurait été
“ hitléro-trotskyste ”. En ces années
de plomb pour l’esprit, la règle totalitaire
de l’ennemi unique fonctionnait à plein régime.
Pour le stalinien, le “ fascisme ” commençait
avec l’esprit critique.
Décrire contre toute vérité et contre
tout repère, l’itinéraire de Breton
entre 1935 et 1940 comme caractérisé par
une séduction à l’égard du
fascisme et du nazisme, c’est jouer les Madame Jourdain
ultratardives du stalinisme intellectuel. Ainsi, cette
rivière fangeuse, ce fleuve pestilentiel n’a
pas fini de s’écouler. Loin, en aval, tout
près de nous, nous retrouvons sur ses berges une
pêcheuse étourdie : Danièle Gillemon.
Quel gâchis que la vie de Breton ! On le voit rompre
successivement avec tous ses amis et… toutes ses
amies. Comment s’étonner alors que des périodes
de profonde dépression aient succédé
aux périodes d’enthousiasme ? Mais certaines
de ces ruptures méritent davantage que l’ironie
du badaud ou la condescendance du psychologue. À
côté de phrases injustes, on aimerait aussi
citer longuement des textes autrement inspirés
et mesurés où Breton expliquait que l’horreur
du totalitarisme était une raison suffisante pour
rompre avec le meilleur ami de sa jeunesse — Louis
Aragon — ainsi qu’avec l’homme qu’il
admirait le plus au monde : Pablo Picasso. Cet homme mal
commode, cet homme insupportable, cet homme affligeant
même par son absence d’autodérision,
était un homme debout.
Il faudrait encore des décennies pour que l’intelligentsia
française de gauche se déprenne du Soleil
trompeur : il faudrait attendre Soljenitsyne et la vague
antitotalitaire des années soixante-dix. Breton
en est l’un des précurseurs, non moins que
Gide. Aussi le révisionnisme artistique de Monsieur
Clair dépasse-t-il ici à nouveau les bornes.
Et l’on s’effare de ce qu’aveuglée
par son ressentiment, Danièle Gillemon résume
tout cela à sa manière et accrédite
auprès des lecteurs du Soir des méthodes
staliniennes mises au service d’une intention ultraconservatrice.
Comment s’étonner que cette rhétorique
perverse soit du pain bénit pour l’extrême
droite dans son entreprise de confusion ? Cela, certes,
Monsieur Clair et Madame Gillemon ne l’ont pas voulu.
Mais il vaut tout de même la peine de rappeler que
la calomnie n’est pas perdue pour tout le monde.
Il serait encore une fois tout à fait possible
de critiquer l’art actuel de manière circonstanciée
sans s’avancer sur un terrain aussi miné
et sans faire des papiers collés avec les livres
d’Histoire.
En 1949, en pleine euphorie philocommuniste, quatorze
ans après sa rupture avec le parti, trente ans
avant la vague antitotalitaire parisienne, Breton dénonçait
une nouvelle fois le comportement d’un Aragon, d’un
Éluard ou d’un Picasso : “ J’ai
peine, écrivait-il, à tourner la tête
vers tels de mes anciens amis qui se commettent dans cette
galère à des postes de commande mais si
nos regards se croisaient ce n’est certes pas moi
qui baisserait les yeux. On ne leur demandera jamais assez
compte d’avoir jeté le poids de leur œuvre
et le crédit que leur a valu leur attitude passée
dans le plateau de la domestication de l’esprit
”. La mémoire d’un tel homme mérite
d’être défendue contre les calomnies
d’un historien de l’art dévoyé
et d’une journaliste zélée qui, pour
défendre leur conception rétrograde de l’art,
n’ont rien trouvé de mieux que des méthodes
de faussaire.
Joël Roucloux.
Rue Grétry, 11/53 1000 Bruxelles.